Irina Lungu dans une interview

« Il faut trouver un équilibre mental et physique. »
Avec une voix décrite par le New York Times comme « une soprano chatoyante d'une ampleur attrayante », dotée de « brillance », de « musicalité et de chaleur », Irina Lungu est l'une des artistes lyriques les plus importantes d'aujourd'hui.
Irina Lungu a achevé ses études de chant au Conservatoire d'État de Voronej sous la direction du baryton Mikhaïl Podkopaev. Après avoir remporté plusieurs concours internationaux prestigieux, elle a été choisie par le Maestro Riccardo Muti, alors qu'elle était encore étudiante à l'Accademia della Scala, pour le rôle d'Anaï dans Moïse et Pharaon de Rossini, lors de la production d'ouverture de la saison 2003/2004 à La Scala.
Depuis, elle a interprété de nombreux rôles sur cette scène prestigieuse : Adina dans L'elisir d'amore et le rôle-titre de Maria Stuarda, Marguerite dans Faust, Nannetta dans Falstaff, Oksana dans Čerevički, le rôle-titre de Sancta Susanna et Violetta dans La traviata, sous la direction musicale de Lorin Maazel et dans une mise en scène de Liliana Cavani. En 2008, elle a repris le rôle dans la même production, et en 2013, elle l'a interprété dans la nouvelle production de Dmitri Tcherniakov, sous la direction de Daniele Gatti.
Mme Lungu a chanté avec certains des plus grands chefs d'orchestre au monde, notamment Riccardo Muti, Lorin Maazel, Daniele Gatti, Michel Plasson, Daniel Oren, Gianandrea Nosea, Nicola Luisotti, Daniel Harding, Gustavo Dudamel et Stéphane Denève, et a collaboré avec des metteurs en scène tels que Franco Zeffirelli, Luca Ronconi, Robert Carsen, Laurent Pelly, Pierluigi Pizzi, Deborah Warner, Claus Guth, Eimuntas Nekrošius et Liliana Cavani.
Quand et pourquoi avez-vous décidé de faire du chant votre profession ?
Je dis toujours que je ne suis pas née pour chanter, c'est le chant qui est venu à moi. En réalité, j'ai toujours fait de la musique. À six ans, j'ai commencé le piano. Puis la direction de chœur, et ensuite j'ai rencontré mon professeur de chant, qui m'a initiée à l'opéra et au chant lyrique. Ce n'était donc pas vraiment une décision de ma part, mais plutôt un concours de circonstances qui m'ont finalement permis d'embrasser cette carrière. C'est à la fois un effort personnel et un peu de destin qui m'ont conduite à devenir chanteuse d'opéra.
Étudiante à La Scala, vous avez fait vos débuts dans le rôle d'Anaï dans Moïse et Pharaon sous la direction de Riccardo Muti. Comment cela s'est-il passé ?
En 2003, j'ai obtenu une bourse pour l'Académie de La Scala à Milan. J'ai commencé mes études en septembre 2003. Moïse et Pharaon était programmé pour l'ouverture de la saison à La Scala cette année-là, et on cherchait une soprano pour remplacer Barbara Frittoli. On m'a envoyé la partition et j'ai auditionné pour le Maestro Muti, qui m'a choisie. C'était en partie un coup de chance, mais aussi grâce à ma volonté d'apprendre immédiatement et de me donner à fond. Je dois dire que ces choses sont plus faciles quand on est jeune que lorsqu'on a déjà une carrière. Ce fut une expérience fantastique qui m'a ouvert les portes de ce monde et a immédiatement placé la barre très haut pour moi. C'était un grand défi, mais aussi un véritable coup de chance.
Comment prenez-vous soin de votre voix ?
Il y a plusieurs points essentiels à prendre en compte pour protéger sa voix. Le plus fondamental est de s'assurer que la voix est techniquement bien positionnée, à l'avant du masque et synchronisée avec la respiration. Il est tout aussi fondamental de travailler régulièrement sa voix pour maintenir cette configuration techniquement correcte en permanence. Sans ces bases, la santé vocale est impossible. Le deuxième point est le choix du bon répertoire. J'ai toujours été très prudent, prenant toujours du recul dans le développement de ma voix pour la protéger et éviter toute précipitation. Un autre point important est le rythme de travail : parfois, les intervalles entre les projets sont très courts, mais idéalement, il faut s'accorder des pauses et des périodes d'apprentissage. Enfin, une bonne préparation est également essentielle. La santé physique est aussi cruciale, c'est pourquoi je fais de l'exercice ; je fais du jogging. De manière générale, c'est une question complexe car on ne peut pas être à l'aise avec sa voix si l'on n'est pas en bonne santé mentale et émotionnelle. Il faut trouver un équilibre entre le mental et le physique. C'est un peu comme pour les athlètes. La récupération vocale est également importante, surtout pour les chanteurs qui voyagent beaucoup. Ce n'est pas un travail facile, mais il exige un bon équilibre physique et mental.
Chantez-vous exclusivement à l'opéra ou donnez-vous aussi des récitals ?
Au début de ma carrière, je donnais beaucoup de récitals, mais c'est devenu rare. Je me consacre davantage aux productions d'opéra, où je peux non seulement chanter, mais aussi jouer la comédie. C'est une source d'inspiration immense pour moi. J'aime mettre en valeur mes talents d'actrice. Mais je crois aussi avoir du talent pour le récital. J'apprécie écouter les récitals d'autres chanteurs et je serais ravie de pouvoir en donner moi-même à l'avenir.
Quelle importance revêt l'opéra pour vous, et quelles ont été vos premières expériences à l'opéra lorsque vous étiez enfant ?
Enfant, je n'avais aucune expérience de l'opéra. J'avais déjà 18 ans lorsque j'ai vu mon premier opéra. C'était « La Traviata » dans un théâtre de province. Ce ne fut pas une expérience mémorable, et c'est l'une des raisons pour lesquelles, au début de ma carrière, je voulais chanter tout sauf « La Traviata », car cette expérience m'avait traumatisée. Mais le destin en a décidé autrement : j'ai fini par chanter dans plus de 250 représentations de « La Traviata ». Peut-être que cette première représentation était un signe du destin, m'indiquant que je devais surmonter un traumatisme. De manière générale, je pense qu'il est essentiel d'offrir aux enfants la possibilité de découvrir l'opéra dès leur plus jeune âge. Après les représentations, je rencontre souvent des personnes, parfois très jeunes, qui me confient s'être passionnées pour l'opéra après avoir assisté à une représentation avec leur classe. C'est pourquoi j'accorde une grande importance à l'éducation dans ce domaine : elle permet aux jeunes d'accéder à cet art si exclusif et sublime et élargit leurs horizons.
Quels sont les rôles d'opéra que vous préférez ?
J'aime tous les opéras que je chante, et je crois que lorsqu'une chanteuse incarne un rôle, c'est toujours un acte d'amour pour le personnage, la musique et le compositeur. Je les aime toutes de tout mon cœur, chacune des femmes que j'interprète sur scène. Bien sûr, il y a des rôles et des opéras que j'affectionne particulièrement. Notamment La Traviata, car sans cet amour, je n'aurais pas pu l'interpréter aussi souvent dans tant de productions différentes. Et puis il y a un rôle que je n'ai chanté qu'une seule fois, mais qui compte assurément parmi ceux qui me vont le mieux : Manon de Massenet. Enfin, il y a aussi des opéras et des rôles que je n'ai pas encore chantés, mais dans lesquels j'adorerais faire mes débuts, comme Norma ou Adriana Lecouvreur.
Avez-vous déjà reçu des demandes de réalisateurs que vous ne vouliez pas faire ?
C'est arrivé occasionnellement, mais rien de scandaleux ; il s'agissait surtout de mouvements scéniques trop inconfortables pour les chanteurs. On peut toujours en discuter et trouver une solution. Je n'ai jamais eu un metteur en scène qui insiste en disant : « C'est comme ça ou pas du tout. » Je suis très ouverte et je me considère comme une chanteuse polyvalente ; j'aime aussi essayer le théâtre. La plupart du temps, je suis ravie de participer à de tels projets si l'idée me séduit. Par ailleurs, il est aussi du devoir d'un metteur en scène de convaincre les artistes. Je n'ai jamais eu de mauvaise expérience à ce sujet.
Aimeriez-vous mettre en scène un opéra vous-même un jour ?
Oui, j'adorerais mettre en scène un opéra. J'en rêve vraiment, car j'ai toujours plein d'idées. Il m'arrive souvent d'assister à une représentation et de me dire que j'aurais fait les choses différemment. Alors, honnêtement, c'est quelque chose que j'aimerais faire un jour.
Comment votre voix a-t-elle évolué au cours de votre carrière ?
Quand je chante, ma voix semble immuable. Mais en écoutant mes enregistrements, je remarque qu'elle a légèrement évolué. D'ailleurs, on me fait la même remarque. C'est comme passer ses journées avec la même personne : on a l'impression qu'un enfant ne grandit pas. Pourtant, il grandit bel et bien, et c'est la même chose pour la voix. Comme je m'entraîne quotidiennement, elle me paraît toujours identique. Mais je constate aussi qu'elle s'est bonifiée au fil des années, s'enrichissant en harmoniques et en nuances. C'est pourquoi je me sens aujourd'hui prête à aborder un nouveau répertoire.
Vous publiez régulièrement des vidéos de cuisine et de pâtisserie sur votre profil Instagram. Quelles sont vos recettes préférées ?
Oui, la cuisine me passionne, mais surtout, j'adore la bonne chère ! Cuisiner me détend et m'inspire. J'essaie de bien manger et de manger sainement, où que je sois, de maintenir de bonnes habitudes alimentaires et d'expérimenter. Je crois que la cuisine est aussi un art, qui exige beaucoup de précision, tout comme le chant. J'aime particulièrement la cuisine italienne, que je considère comme la plus parfaite au monde. J'adore préparer du risotto, surtout le risotto milanais.
Vous êtes aussi un skieur passionné. Êtes-vous plutôt du genre à skier tranquillement ou à faire des sensations fortes ?
J'adore le ski. Pourtant, je n'ai pas appris très jeune, mais plutôt tard, quand mon fils était petit. D'une part pour passer du temps ensemble sur les pistes, et d'autre part parce que je vis en Italie. Et ce serait dommage de ne pas skier quand on vit dans l'un des pays aux plus belles montagnes du monde. Je suis tombée amoureuse du ski et je ne peux imaginer un hiver sans lui. Je suis moi-même une skieuse assez prudente, mais j'ai toujours un petit diable à mes côtés, toujours prêt à me pousser à aller plus loin. Et c'est ce que je dois surmonter, ce qui est formidable. Sinon, je me détendrais sans doute trop pendant mon temps libre, alors que skier avec mon fils est toujours un petit défi en soi. Le ski, c'est tout simplement merveilleux !
Interview de Florian Schär | Classicpoint.net | 20 juillet 2021
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